Bonne Année la Saint Sylvestre avec vos proches dépendants

Le 1er janvier, on présente nos vœux à tous ceux que l’on croise, et comme on n’en croise pas assez, on prolonge l’exercice jusqu’à fin février, c’est officiel on a le droit… Et le pire c’est que tout le monde nous retourne nos vœux, politesse oblige ! Bonne année ! Que d’obligations, il parait que c’est pour la société se porte mieux, soit.

Je ne connais pas de formulation plus hypocrite ! Car enfin, sans forcément vouloir du mal à nos prochains, leur souhaiter la bonne année nous importe-t-il réellement ? Disons que ce n’est pas le centre de notre préoccupation, que la réponse mécanique affleure souvent !

Les seuls vœux qui en sont vraiment sont ceux adressés à nos proches ou aux moins proches, mais que l’on aime. On les reconnait du reste du monde car pour eux on ajoute « Bonne santé » car cette santé nous préoccupe sincèrement. Pire nous l’exigeons presque. Ce n’est pas un souhait timide, il ressemble plus à un ordre ! Vous n’avez pas le choix ! Bonne année et bonne santé, et puis c’est tout. Pas d’autres options !

Passez la Saint Sylvestre avec un proche dépendant

Ce 1er janvier, lorsque l’on  visite un proche dépendant, on se dit forcément que ces mots magiques, on ne les prononcera peut-être plus à l’aube de l’année suivante. En tous cas on doute… Alors on croise les doigts, et leur assène un « Bonne année, bonne santé » encore plus fort, et pas seulement parce que notre voix porte bien au-delà de l’ouïe défaillante. C’est presque une injonction, une prière trop ferme, un ordre du cœur, « tu as intérêt à rester en bonne santé… sinon… ! » Ba en vrai, sinon rien. Rien que la peine d’imaginer ce qui vient suffit comme menace, imaginer la santé décliner, tant l’on sait que c’est le nerf de la guerre. Et que cette guerre des nerfs se joue là ! Alors on ne se cache pas, on incante, on pense encore plus fort. On se surprend à prier même si ce n’est pas notre habitude, la guerre pour la santé a commencé. Faire reculer la grande faucheuse ? Non, mais l’effrayer, lui montrer que nous sommes là, aux aguets. Se défendre, ne pas laisser faire.

La perte d’autonomie, ce jour là

Quand mes parents ont commencé à ne plus pouvoir s’occuper d’eux même, je souhaitais de toutes mes forces ralentir leur vieillesse et leur perte d’autonomie. Leur souhaiter une bonne santé participait de ce fol espoir. Je les serrais dans mes bras, contre mon moi, et j’espérais silencieusement que dans un an jour pour jour, je puisse renouveler à l’identique ce geste d’amour sans que rien ne change. Je les aurais figés dans le temps, l’époque où ils se sentaient bien, ou je les préférais, l’amour cela rend égoïste. Je les aurais déposséder de leur vie, de leur choix pour être sûr de pouvoir les garder toujours et rien qu’à moi. Peine perdue bien sûr. La perte de dépendance a ceci de désespérant qu’elle est implacable et inéluctable. Elle avance, plus vite avec le temps et nous reculons d’autant.

Garder Espoir malgré la pendule du salon …

Vous me direz, comment garder espoir, quand on sait ce qui se profile ? Et bien, on ne le sait pas vraiment ! Et c’est notre chance. On s’en doute, on le subodore, mais on ne le vit pas encore. Alors l’espoir vit aussi longtemps que ceux que l’on aime. C’est la magie de la chose. Tant que nous les avons avec nous, nous valorisons les moments simples que nous partageons. Une simple visite et le temps s’arrête pour tous, un temps… me revient cette chanson de Brel que mon père détestait « la pendule d’argent qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, et puis qui les attend… » Il ne supportait pas l’idée de subir et de ne plus avoir la pleine mesure de son temps. Il semble que ce temps nous échappe à nous les aidants, alors imaginez pour vos proches dépendants ! Etre le maître des horloges est une illusion et pourtant nous cherchons à maîtriser ce temps. Ce « bonne année », nous projette aussi loin dans le temps. Où seront nous tous dans un an ? Qui sera encore là et dans quel état ?

Comment garder le cap ? Garder le moral, quand le temps de nos proches file entre nos doigts ? Que tout est compliqué, et que chaque geste est une victoire. Que psychologiquement, il faut accepter la terrible idée de la finitude de ce temps ? Il n’y a pas de réponse universelle. Pour ma part, j’ai pris le contre-pied et j’ai tout positivé.

Se souvenir de l’essentiel

J’ai tenté de stimuler mes parents du mieux que j’ai pu. J’ai fait appels aux petits bonheurs simples qui étaient les leurs. Outre la carrière d’athlète de haut niveau de ma mère (lien vers articles précédent), le culte du santon pour mon père (lien vers article de noël), ils étaient avant tout des bons vivants. Alors nos moments de partage s’articulaient souvent autour de la bonne chair ! Et croyez-moi, on peut ne pas se souvenir que cela fait 50 ans que l’on mange du foie gras, on l’apprécie toujours autant, et de surcroît si parfois on pense que c’est la première fois ! Je revois la mine réjouie de ma mère qui dégustait des toasts, elle adorait cela. Je me rappelle de mon père trempant ses lèvres dans du vin et de son œil malicieux ! Le cerveau oublie peut-être, mais pas les émotions suscitées !

Le réveillon de la Saint Sylvestre

Le réveillon de la Saint Sylvestre

Chaque jour de l’an nous apportions à mes parents des mets spéciaux, nous venions faire la fête avec eux  (après avoir passé Noël avec eux !). Nous partagions en famille un repas, nous leur rappelions comme cette vie même très différente (et sur la fin c’était un euphémisme) avait encore du bon. Certes le jour de l’an n’était qu’une excuse, mais c’était aussi une manière de lutter contre ce temps, et de leur passer un message implicitement : « encore une année de gagnée ! Fêtons cela et rendez-vous pour la prochaine, sans faute ». Nous venions les voir souvent, tout le temps, en famille, mais cette fête prenait toujours des allures d’engagements

Que de fois je me suis dit que mes injonctions du cœur allaient s’entendre par-delà mes pensées, que mes parents eux-mêmes allaient les entendre… et puis rien. Ils ne m’ont jamais obéis.

« Bonne année, bonne santé » est finalement plus profond et plus complexe qu’il n’y parait, derrière ces 4 simples mots se cache tout ce temps que l’on retient, que l’on voudrait plus serein.

Mon père est décédé en octobre, tandis que sa santé avait décliné en très peu de temps. Le 1er janvier précédant, je lui avais souhaité une très belle année et une bonne santé bien sur. Ma mère ne s’est sans doute pas aperçue de sa mort et pourtant ils vivaient encore ensemble. Elle était, depuis des mois, prisonnière de son propre corps. L’étincelle de vie qui s’allumait encore quelques mois auparavant en présence de sa famille ne s’allumait plus.

Les nouveaux réveillons

Le 1er janvier 2016, pour la première fois de ma vie, je ne lui ai pas souhaité une bonne année, ni une bonne santé d’ailleurs. Le 1er janvier 2016, pour la première fois de ma vie, en lui embrassant le front, j’ai croisé les doigts, en silence. Elle est partie le 6 janvier. Le temps a fini par les délivrer de sa marche lente et inexorable. Ils ne m’ont jamais obéis.

J’ai souvent entendu que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. C’est un mensonge éhonté ! C’est tout le contraire tant qu’il y a de l’espoir, il y a de la vie. Tout est là. Dans l’espérance vaine que nos proches n’ont plus pour eux même se niche notre lutte pour leur vie. Se cache les illusions que nous entretenons, se cache ce jeu du non-dit qui sait qu’un jour tout est fini, mais que ce jour le 1er janvier, on resigne, encore pour un an, systématiquement. On se ment, et cela nous fait du bien. On profite, on se dit que c’est le dernier ou peut-être pas. On n’en sait rien. Mais on est là avec eux, et eux avec nous, pour toutes ces années encore même, quand ils ne nous accompagnerons que par la pensée. Se dire que tout à une fin est triste, mais ce dire qu’il faut encore plus en profiter rend ces moments plus intenses encore.

A vous et aux vôtres je me permets un « Bonne année… » je vous laisse leur souhaiter « la bonne santé »

A très vite

Partager votre expérience !