Fêter Noël avec ses proches dépendants

S’il avait bien une fête que mes parents adoraient c’était Noël.

Noël c’est LA fête familiale, par excellence, et que le coté officiel de la reconnaissance de ce moment de partage entre tous leur plaisait par-dessus tout. Mon âme d’enfant y retrouvait l’odeur d’un sapin enguirlandé. Il couvert de boules de couleurs rutilantes, qui brillait de mille feux clignotants.

Le sapin de Noël

Le sapin de Noël de mon enfance

Elle y retrouvait aussi cette candeur juvénile du moment où le Père Noël allait faire une entrée remarquée dans le salon pour y livrer les cadeaux demandés. Evidemment, ils m’ont transmis le virus J, même si notre Noël n’adoptait pas tous les codes à la lettre, mes parents avaient composé avec la réalité.  Comme le font beaucoup de famille qui s’approprient cette fête pour faire en sorte qu’elle leur ressemble vraiment. Et c’est ce qui en fait sa beauté, un Noel ne ressemble pas à un autre, même les valeurs que cette fête véhiculent sont partagées par tous. Chacun laisse son empreinte sur son Noël.

 

Mon Père Noël à moi  n’arrivait pas  par la cheminée.

Le conduit était trop étroit, même si mon père avait gardé toute sa vie durant une ligne qu’une jeunesse à faire du sport avait su maintenir malgré les outrages du temps.  Et puis, pour tout vous dire, heureusement, car c’était le seul jour de l’année où mon paternel glissait 2 ou 3 bûches dans l’âtre, c’était la fête, c’était le symbole, c’était cette chaleur incomparable du feu qui vous réchauffe ! Mais petit, cette histoire de feu m’aurait grandement inquiété si la tradition avait été observé à la lettre… heureusement en grandissant, j’ai compris que d’autres considérations plus raisonnables entraient en ligne de compte !

La cheminée de Noël

Le type de cheminée qui pose question lorsque l’on est enfant et que l’on s’imagine les péripéties du père Noël

J’imaginais mal mon père escalader le toit et se glisser dans le conduit de la cheminée, et quand je le faisais je transformais mon père en ramoneur malgré lui. J’imaginais les régimes drastiques toute l’année pour assurer la prestation, non décidément trop compliqué ! Mon père Noël à moi était moderne. Il garait ses rênes devant la porte, après un astucieux créneau et entrait par la porte ! Au moins nous étions sûrs du résultat final : la livraison des cadeaux !  Bon, petit, je pensais encore que les animaux magiques attendaient sur le toit.  Je n’établissais pas de raisonnements pragmatiques sur ces questions logistiques. Et heureusement, j’aurai perdu encore plus tôt ma candeur d’enfant !

Noël, étant la fête préférée de mes parents

Le rendez-vous incontournable et il n’était pas question de prévoir autre chose à faire ce soir-là. C’était un contrat tacite et moral qu’on avait tous signé. De toute façon, ma place était avec eux, et mon plaisir résidait là. Sans contrainte, rien qu’une joie simple à partager. J’adorais ces Noëls.

Les années ont passé, et mes propres enfants à leur tour, tous les 24 décembre ont attendu le Père Noël qui n’est jamais arrivé par la cheminée de mes parents non plus. La réécriture de la tradition était devenue une nouvelle tradition à son tour. Comme c’est drôle ce que l’on se transmet 🙂

La retraite du père Noël

Mon père avait pris rapidement sa retraite de Père Noël. Non pas qu’il ne rentrait plus dans le costume mais parce que ça m’amusait énormément de reprendre le rôle. Alors, oui, je l’avoue, d’autorité j’avais pris cette grande responsabilité, un passage de témoin, le premier sans doute, l’accord tacite. Regarder les yeux émerveillés de mes enfants me découvrir sans jamais me reconnaître, était un plaisir inouï.  Et ce, même quand, les années passant, une certaine incrédulité tentait de percer le mystère de Noël pour savoir qui se trouvait derrière le déguisement.

Noël était aussi l’occasion de profiter des talents de cuisinière de ma mère qui était un fin cordon bleu.

Elle y mettait beaucoup de cœur, voulant à chaque fois réaliser elle-même ce repas de Noël de A jusqu’à Z, c’est-à-dire de l’apéritif jusqu’au dessert. C’était son moment de gloire et à n’en pas douter, son plus beau cadeau personnel. Mais aussi le nôtre, celui qu’elle nous faisait toujours avec tant d’amour et que nous prenions un plaisir immense à déguster, sans se forcer et sans modération !

Les Noël ont succédé aux Noël, avec toujours en place le même cérémonial rodé et adapté à notre famille, à nos envies. Et cette tradition que je croyais immuable, que je n’interrogeais jamais d’ailleurs (quand tout va bien, on ne se pose pas de question !) allait perdurer jusqu’à ce funeste Noël 2006.

Cette date-là, déjà particulière en elle-même,  allait sonner irrémédiablement le glas de ces années de bonheur et d’insouciance. A la fin de la soirée, tandis que nous avions sorti le Trivial Poursuit, ma mère, contrairement à l’habitude – elle aimait jouer avec nous – est partie se coucher à l’étage. Arrivée en haut des escaliers, ses jambes se sont dérobées sous elle, la précipitant 30 marches plus bas. Samu, urgences, et à 5 heures du matin, la nouvelle rassurante que nous attendions tous, elle n’avait aucune fracture.

La  maladie de Parkinson, décelée peu de temps auparavant, avait accélérée son œuvre de dégénérescence et était la cause de cette chute impressionnante mais sans gravité physique.

Joyeux Noël…. Ce Noël avait un goût amer

Le goût de quelque chose qui vous dépasse, vous échappe et qui commence à peine. Nous étions un peu hébétés de constater en vrai ce que nous savions, que l’on nous avait déjà annoncé. Mais le savoir n’est pas le vivre. C’était un bien étrange soir quand la plus belle soirée de l’année s’achève ainsi dans la douleur et l’inquiétude. La perte d’autonomie venait d’entrer brutalement dans notre famille. Une invitée de dernière minute, celle que l’on ne voulait pas accueillir, que l’on ne souhaite jamais à personne d’ailleurs. Celle pour qui rien n’est prévu, mais qui allait rapidement s’installer pour nous tous, plus ou moins directement.

Durant les 15 jours d’hospitalisation de ma mère suite à sa chute, il a fallu convaincre mon père de la nécessité d’aménager le rez de chaussée.

Il fallait  y créer la nouvelle chambre de sa femme (ils ne faisaient plus chambre commune depuis des lustres). Je prenais les choses en mains pour la première fois de ma vie les concernant,  balayant d’un revers de manche les maigres réticences qui étaient les siennes.  Par contre, lui, il voulait rester à l’étage, et cette tête de cochon ne voulut pas en démordre. Il valait mieux alors se contenter d’une demi-victoire, mais je savais qu’un jour je reviendrais à la charge, contraint et obligé. Et qu’il n’aurait dès lors plus le choix. Malheureusement. Mais parfois il faut du temps pour accepter ces changements.  Il fallait déjà digérer la situation de ma mère.

Mon père, c’est vrai, était encore vaillant, alors je l’ai laissé géré, tout en supervisant étroitement les diverses démarches.

Devis d’aménagement complet d’une pièce, travaux, le tout en 10 jours chrono, de sorte qu’à son retour d’hôpital, ma mère put s’installer dans sa nouvelle chambre spécialement adaptée et sécurisée.

S’apercevoir concrètement ce que la maladie induisait ne fut pas facile pour elle.

Mais elle eut la pudeur que sa dignité naturelle lui indiquait de ne pas nous le montrer. Elle plaisantait allègrement sur sa prestation du soir de Noël, en expliquant qu’elle attendait encore la note finale du jury que personne n’avait pris la peine de lui communiquer à l’hôpital. Ma mère voulait enfin savoir si elle pouvait représenter la France au JO dans la discipline du saut à l’escalier. Elle ne manqua pas de nous faire remarquer que cette chambre de plain-pied censurait un peu son caractère téméraire.  Et que l’on ne mettrait pas fin si facilement à sa carrière d’athlète de haut niveau, malgré tous nos efforts 🙂

La tradition de Noël chez mes parents allait perdurer quelques années encore même si ma mère ne nous régalait plus les papilles.

En fait si, elle continua, mais de manière indirecte avec sa brigade exceptionnelle constituée pour l’occasion.

Mes filles venaient et se mettaient aux fourneaux, écoutaient les conseils, faisaient les petites mains. Elles adoraient ça ! Car en plus du moment de partage riche que cela engageait, elles devenaient même jeunes, garantes du succès de notre délicieux repas et tiraient aussi les lauriers de la gloire que ma mère partageait avec beaucoup d’affection avec elles. Outre que la tradition culinaire se perpétuait, ma mère se sentait toujours utile. Et, ça pour une malade, c’est déterminant. Se sentir un poids pour les autres, est difficilement supportable. Se sentir inutile, totalement inacceptable. Alors tout le monde se réorganisait naturellement avec les nouveaux talents d’athlète de ma mère.

Et puis, au fur et à mesure de la progression de sa maladie, mon père déclinait lui aussi. Il perdait progressivement la vue, la mémoire immédiate et un peu ses repères habituels. Je gérais toutes ses affaires et les auxiliaires de vie et aides-soignantes avaient pris leurs fonctions.

Nos habitudes de Noël se sont progressivement modifiées.

Je tenais toujours à leur rendre visite pour cette fête qu’ils adoraient par-dessus tout. Nous avons pris en charge l’achat et l’installation du sapin avec toujours lui comme grand superviseur.

Chacun dans leur domaine ils étaient contrôleurs de la petite armée qui débarquait immanquablement chez eux et investissait les lieux. Nous étions dévoués et amusés de participer de plus en plus. Pour ma part j’étais le préposé au sapin et à la crèche. Mon père tenait à sa crèche, à ses santons… à ce décorum de Noël, il fallait que rien ne manque. Je m’y attelais avec tout le sérieux que la gravité qu’un manquement aurait entrainé, mais non sans un peu de malice car quoi de plus paradoxal que cette obsession du religieux à Noël quand tout le reste de l’année, ce même bonhomme se réclamait athée et en faisait sa fierté !

Voilà bien une contradiction de taille

L’homme qui daignait rentrer dans une église pour quelques grandes occasions (et par respect pour les gens qui l’avaient invité), mais vitupérait contre la religion se mettait à compter les santons et à orchestrer la nativité chez lui. Cette incohérence était mon péché mignon tous les ans, j’adorais le savourer, il le rendait infiniment humain. J’avais compris que pétri de contradictions, mon père mettait les impératifs de Noël bien au-dessus de des principes qu’il appliquait les autres 364 jours de l’année, et que rien pouvait venir polluer la tradition ! Quelle abnégation :). Bien sûr j’obéissais promptement et ne me serais jamais permis de modifier quoi que ce soit à son cérémonial, c’était devenu aussi, ma tradition 🙂

Nous apportions également tout ce qui allait constituer ce repas de fêtes, et ma mère était sollicitée pour des conseils culinaires. Elle a d’ailleurs continué à les donner jusqu’à son dernier Noël, même si avec le temps, nous préparions de moins en moins avec elle.

Noël approche et avec lui le sentiment que la famille est importante. La vie nous pousse à parfois l’oublier, noyé dans le quotidien, mais Noël sert à cela.

N’hésitez pas à décupler d’ingéniosité

Montrer à vos proches dépendants, qu’ils ont toujours une place, qu’elle est importante, que vous avez besoin d’eux. Montrez leur que vous vous adaptez. Vous vous rappelez parfaitement de la recette de la bûche de votre grande mère ? Qu’importe, redemandez la ! Sollicitez-les sur les sujets qui les touchent, les anecdotes que vous connaissez par cœur. C’est un excellent moyen de les faire participer, de leur prouver que sans eux il manquerait l’essentiel !

Le vieux cliché des années 40 ne vous branche pas ? Vous savez que c’est l’oncle Alfred à droite ? Ce n’est pas grave, cela les replongera dans leur vie trépidante, et fera une jolie histoire ! Vous trouverez. Il y a mille subterfuges pour les ancrer dans cette vie avec vous, pour les charger de toute l’affection qu’ils vous inspirent. Et pour à votre tour profiter sans limites de ces moments précieux.

Poussez-les à faire des commentaires, sur cette émission qu’ils critiquent inlassablement en ne la ratant jamais !

Sinon comment pourraient-ils en dire du mal 🙂 Tout est prétexte ! Le sentiment bénéfique de compter et d’exister est le plus beau cadeau que vous pouvez leur faire.

Viendra un temps ou cette magie aura un goût de manque, d’amertume, ou l’absence gâchera un peu sans doute cette belle soirée entre toutes. Ne soyez pas avare des attentions que vous leur offrez, pensez bien qu’elles vous sont aussi profitables à vous qu’à eux. En entretenant leurs sentiments, vous construisez les vôtres. Et le temps que nous repoussons tous, où ils ne seront plus là pour fêter Noël avec vous. Ou il faudra encore s’adapter et faire sans eux, sera toujours rempli de leur présence car après avoir illuminé leur fin de vie, ils illumineront le reste de la vôtre à n’en pas douter.

Je vous souhaite à tous un excellent Noël.

Une réflexion sur “Fêter Noël avec ses proches dépendants

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